
Que TikTok et Instagram aient changé le rapport du public au Pilates est une observation courante. La transformer en affirmation vérifiable est plus difficile qu'il n'y paraît.
Cet article rassemble les travaux publiés sur le sujet. Il commence par une précision qui en conditionne la lecture:
Nous n'avons trouvé aucune étude scientifique portant spécifiquement sur le Pilates sur les réseaux sociaux. Les recherches disponibles portent sur le contenu fitness en général. Nous les rapportons telles quelles, sans les présenter comme des conclusions sur le Pilates.
Nous ne prenons pas position sur le caractère « positif » ou « négatif » du phénomène. Nous exposons ce qui a été mesuré, par qui, et sur quoi.
Ce qui est mesuré : une croissance des réservations
La donnée la plus solide sur l'effet d'entraînement est commerciale.
ClassPass, plateforme de réservation, rapporte pour la période du 1er janvier au 10 octobre 2025 :
Pilates = discipline la plus réservée au monde, troisième année consécutive
+66 % de réservations de Pilates sur un an
+71 % pour le reformer
Plus de 15 millions de réservations
Le terme « Pilates » recherché plus de 27 millions de fois dans l'application
La limite, encore une fois : ce sont les utilisateurs de ClassPass. Ces chiffres établissent une forte hausse de la demande sur cette plateforme. Ils n'établissent pas que les réseaux sociaux en sont la cause — c'est une corrélation temporelle, pas une démonstration.
Personne, à notre connaissance, n'a publié d'étude établissant un lien causal entre l'exposition au Pilates sur les réseaux sociaux et l'inscription en studio. C'est une hypothèse plausible et largement partagée dans le secteur ; elle n'est pas démontrée.
Ce que la recherche établit sur le contenu fitness
L'étude la plus directement pertinente est une analyse de contenu australienne, publiée dans une revue à comité de lecture.
Pryde, S., Kemps, E., & Prichard, I. (2024). « "You started working out to get a flat stomach and a fat ass": A content analysis of fitspiration videos on TikTok. » Body Image. DOI : 10.1016/j.bodyim.2024.101769
Méthode : 200 vidéos TikTok analysées, 50 pour chacun des hashtags #fitness, #gymtok, #fittok et #fitspo.
Résultats sur la fiabilité de l'information :
Catégorie · Part des vidéos
Information crédible — 40 %
Information trompeuse — 48 %
Information nuisible — 12 %
Soit 60 % de contenus présentant une information incorrecte ou nuisible, selon le communiqué de l'université Flinders.
Résultats sur les auteurs :
61 % des vidéos sont produites par des influenceurs fitness.
Les créateurs qualifiés produisent 67 % de contenus crédibles ; les créateurs sans qualification, 38 %.
La quasi-totalité des vidéos ne mentionne aucune qualification en santé ou en fitness.
Résultats sur la représentation des corps :
78 % des vidéos mettent en scène des femmes.
76 % des femmes représentées ont une morphologie mince ; 80 % des hommes présentent une musculature visible.
77 % des vidéos centrées sur des femmes comportent des éléments d'objectification (contre 50 % pour celles centrées sur des hommes).
59 % promeuvent l'exercice pour des motifs d'apparence.
La professeure Eva Kemps résume : « La plupart des influenceurs manquaient de qualifications crédibles en santé et en fitness. »
Ce que cette étude ne dit pas. Elle porte sur des hashtags fitness généralistes, pas sur le Pilates. Aucun de ces pourcentages ne peut être attribué au contenu Pilates. Les auteurs précisent eux-mêmes qu'il s'agit d'un instantané, le contenu des plateformes évoluant en permanence.
Un constat convergent dans d'autres domaines
Deux travaux complémentaires vont dans le même sens, sans porter sur le Pilates ni sur l'exercice physique.
Sur le contenu nutritionnel : Zeng et al. (2025), dans Nutrients 17(5):781, analysent 250 publications TikTok. Résultats : 36 % seulement sont entièrement ou majoritairement exactes ; les diététicien·ne·s diplômé·e·s ne produisent que 5 % du contenu, contre 32 % pour les influenceurs bien-être ; 90 % des publications n'exposent ni les risques ni les bénéfices des conseils donnés.
Sur la désinformation en activité physique : une revue systématique publiée dans JMIR Infodemiology (2025) recense 33 études portant sur la désinformation en matière d'activité physique sur YouTube, TikTok, Facebook et Instagram.
Le schéma qui se dégage de ces travaux est constant : sur les plateformes sociales, le contenu de santé est majoritairement produit par des personnes sans qualification dans le domaine, et sa fiabilité s'en ressent.
Pourquoi cela concerne particulièrement le Pilates
Ici, nous quittons le terrain des données mesurées pour celui du raisonnement. Nous le signalons explicitement : ce qui suit n'est pas établi par une étude.
Deux caractéristiques du Pilates rendent la question de la qualification pertinente :
• Le mot « Pilates » n'est pas protégé. Un tribunal fédéral américain l'a jugé générique en 2000 — voir notre article sur l'histoire du Pilates. Quiconque peut donc publier du contenu « Pilates » sans aucune formation.
• Le Pilates s'apprend par le mouvement. Une vidéo ne peut pas corriger une exécution incorrecte, et une consigne écrite ou filmée ne remplace pas un retour en direct.
En Suisse, un repère existe pourtant : les labels QualiCert et Qualitop imposent des exigences de formation et de formation continue aux instructeur·rice·s, et conditionnent par ailleurs la prise en charge par certaines assurances complémentaires. C'est un critère vérifiable, ce que n'offre aucun réseau social.
Ce qu'on ne sait pas
Par honnêteté, l'inventaire des questions sans réponse publiée :
Aucune étude sur le contenu Pilates spécifiquement — ni sur sa qualité, ni sur la qualification de ses auteurs.
Aucune donnée suisse. Les études citées sont australiennes, néo-zélandaises et internationales.
Aucune mesure du lien de causalité entre exposition en ligne et pratique réelle.
Aucune donnée sur les blessures éventuellement liées à la pratique autonome guidée par des vidéos. C'est une inquiétude fréquemment exprimée ; nous n'avons trouvé aucune statistique la documentant, dans un sens comme dans l'autre.
Sur ce dernier point en particulier, l'absence de données ne signifie ni que le risque est nul, ni qu'il est avéré. Elle signifie que la question n'a pas été mesurée.
Sources
Pryde, S., Kemps, E., & Prichard, I. (2024). « "You started working out to get a flat stomach and a fat a$$": A content analysis of fitspiration videos on TikTok. » Body Image. DOI : 10.1016/j.bodyim.2024.101769 (https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2024.101769)
Flinders University, « Beware of toxic TikTok #fitspo videos », 16.09.2024 — news.flinders.edu.au (https://news.flinders.edu.au/blog/2024/09/16/beware-of-toxic-tiktok-fitspo-videos/)
Zeng, M., Grgurevic, J., Diyab, R., & Roy, R. (2025). « #WhatIEatinaDay: The Quality, Accuracy, and Engagement of Nutrition Content on TikTok. » Nutrients, 17(5):781 — PMC11901546 (https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11901546)
« Physical Activity Misinformation on Social Media: Systematic Review », JMIR Infodemiology (2025), e62760 — infodemiology.jmir.org (https://infodemiology.jmir.org/2025/1/e62760)
ClassPass, 2025 Look Back Report, repris par SGB Media (10.12.2025) — sgbonline.com (https://sgbonline.com/pilates-dominates-fitness-bookings-for-classpass-in-2025/)
Sources consultées le 18 août 2026.
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